8 janvier

8 janvier / ça commence

8 janvier, c’est le 8 janvier, un des 8 janvier du monde. Saint Lucien, Lucius, Luc, Lux, Lumière. Et voilà ça commence. Et me voilà qui commence. Qui commence ici maintenant la résidence. Le temps de résidence. Le temps d’écritures à tous les étages d’ici-bas.

Me voilà. Lampe de poche en poche qui n’est rien d’autre que stylo en poche. C’est ça, exactement ça, un stylo afin de faire la lumière. Un peu de lumière. De le dispenser, de la poser, de l’offrir. Petits coups de projecteur. Ici et là. Sur ci et ça. Puisque c’est ça les mots. Les mots ne sont pas un miroir que l’on promène le long des chemins, pas un miroir qui s’embue face à nous-même. Non. Les mots sont une lampe de poche que l’on promène le long des chemins et le long de notre visage aussi. Franc projecteur ou simple falot ou timide et vacillant lumignon tant que nous pouvons.

Et donc ça commence.

Et même ça continue, 8 janvier à La Chevallerais, latitude 47 degrés 467 Nord, longitude 1 degré 671 Ouest. Un tracé de deux lignes sur les cartes, un point d’interception et c’est ici, exactement ici, nulle part ailleurs qu’ici. A 7 mètres 44 au-dessus du niveau de la mer qui est mesuré à Marseilledepuis 1883 au marégraphe sur la corniche. Au numéro 174, dans l’Anse Calvo. Un flotteur relié à une pointe qui dessine les oscillations marines. Du bronze, du platine, de l’iridium, du papier millimétré ; du sérieux et de la perspicacité, du soigneux et de la lucidité. Un tracé relevé tous les jours par un homme qui a une lampe de poche et retient son souffle devant l’augmentation du niveau des mers.

Et voilà ça a commencé.

J’ai commencé et je continue. Le stylo lampe de poche continue. Chemine déjà. Déjà furète. Eclaire etva écrire ici et là et là-bas aussi. Quoi ? Le pays d’ici. Le paysage du pays d’ici. Son visage le long duquel se promènera le stylo lampe. Le visage aussi des gens d’ici sous lequel est le paysage d’ici. Sous lequel sont mille paysages qui est le paysage d’ici. Et je vais écrire l’hiver ici, la fin de l’hiver, le tout début du printemps. J’écrirai le ciel qui tombe en averse sur la tête et sur le parapluie et le ciel où il y aura assez de bleu pour y tailler quelques chemises et quelques pantalons. J’écrirai la forme des nuages et celle des feuillages, écrirai des brindilles qui se dressent comme des cheminées, des cheminées qui fument tout comme le bus sur la départementale 164. J’écrirai les douze coups de midi au milieu du village ou dans la cour de récréation ou sous les grands arbres de la forêt. Et pas que les douze coups de midi, mais toutes les heures qui tournent sur le cadran de la pendule de l’horloger monsieur Guillaume Cheval, 5, rue du château à Blain. Monsieur Guillaume Cheval qui veille bien sur l’état des piles de ses horloges. Et les chevaux, je les écrirai aussi. Ecrirai l’invisible tracé de leurs déplacements, cette carte de leurs pas et de leurs haltes. Ecrirai ce que l’œil du cheval voit que nous ne voyons pas et qui n’existe que pour le cheval. Ecrirai aussi les petits et gros poissons de la rivière Isac. N’oublierai pas d’écrire ce que l’œil du poisson voit du tracé sous-marin de la rivière, droites et courbes dans les volutes, les enroulements, les arabesques, les dessins de l’eau. Ecrirai les chats qui flemmardent au soleil et les chiens qui traversent la rue sans regarder à droite et à gauche. Ecrirai la bué qui sort de la bouche de l’enfant au petit matin sur le chemin vers l’arrêt du bus. Ecrirai ce vieil arbre qui n’est rien d’autre qu’un voyageur qui s’est arrêté ici et que tout le monde connaît. Me demanderai si les arbres perdent leurs feuilles ou s’ils les offrent à celles ceux qui veulent y écrire ou en faire des cocottes. Ecrirai les racines de cet arbre et écrirai en contrechant les racines de l’homme qui elles ne sont pas immobiles mais se déplacent sans cesse, sans discontinuer cherchent, tentent, désirent et espèrent. Il y aura aussi le toit de la maison de untel, le café de unetelle qui fume sur la table de la cuisine d’où elle voit le jour se lever tout rose et tout friquet, tout hésitant et tout freluquet. Seront aussi écrites quelques choses et autres qui ont été ici et n’y sont plus. Quelques choses et autres qui n’étaient pas là et qui maintenant sont bel et bien là et vibrionnent et scintillent.

Je serai légion.

Petite légion juste armée du stylo lampe. Qui ira son petit bonhomme de chemin, frôlera, saluera, tournera à droite, empruntera le chemin à gauche, s’envolera, se posera. Toute la sainte journée de la Saint Luc à la Saint Joseph. Et je noterai des trucs et des machins, des fleurs dodues, des oiseaux chanteurs, des vaches le long de la départementale qui attendent de voir passer des trains ou qui attendent une boucle d’oreille pour jouer à la Vache qui rit. Ou bien j’écrirai des choses ou bien des pensées qui viendront zigzaguer à travers ma cervelle et que, dans l’instant, je trouverai évidemment ni plus ni moins pharamineuses. Et si d’aventure je croise dans la rue un éléphant en tutu, je l’écrirai. Et quand je verrai un touriste japonais dans les rues de La Chevallerais je l’écrirai aussi. Et comme cela m’amuse que La Chevallerais prend 2 L, et que cela fait cheval ailé, et que ça fait Pégase, je l’écris aussi, écris Pégase empruntant la rue du théâtre pour se rendre évidemment naturellement rue du maréchal ferrant. Et lorsque je verrai un monsieur avec une brouette verte, il pourrait arriver que je m’amuse à la charger de fleurs de toutes les couleurs ou à la charger de boissons de toutes les couleurs et ce monsieur deviendra garçon de café ou flâneur sans solde ou il sera le monsieur du marégraphe à Marseille qui promènera la mer en bouteilles afin de lutter contre la montée des eaux qui grignote le tracé des côtes du mondes. Cependant que jamais, jamais je n’oublierai que c’est dans le banal que l’on trouve mille motifs à s’étonner et que c’est le banal qui fait barrage à la routine des jours et des jours.

Tout cela entrevu et écrit au stylo lampe. Tout cela d’ici pour de vrai ou inventé. Tout ceci tracé à l’encre violette ou noire ou bleue aussi. Tracé en belles boucles et non moins beaux déliés. Tout ceci ne formant finalement qu’une seule ligne d’écriture qui va sinuer ici et là et là-bas aussi. Qui va sauter les ruisseaux, passer les ponts, tourner à droite et à gauche, monter, descendre, emprunter le rond-point dans le sens des aiguilles d’une montre dont la pile a été changée par Monsieur Guillaume Cheval.

Ceci tandis que la tombée du soir vient de se faire. Qu’un peu du noir du monde s’est mis dans les rues et les champs tandis qu’un peu de noir d’encre est maintenant posé sur la page blanche. Premier tracé de lettres et de mots tandis qu’à Marseille le marégraphe continue son tracé.

Et c’est finalement la même chose. Deux pages distinctes, l’une millimétrée, l’autre blanche, sur lesquelles est tracé, ébauché, enregistré, un peu du monde de ce jour.

Et c’est finalement ça, exactement ça, le monde n’existe pas en dehors du tracé en belles boucles et non moins beaux déliés.

 

Et puis

le monde

un poème

un peu de la lumière

qui est un essuie-glace

quand se pointe dans nos parage

quelque chose comme la pluie

ou comme un mauvais goût

ou comme une pagaille

 

plutôt que de tenter d’inventer

et d’essayer d’inviter des anges

ou la balayeuse municipale

ou le paratonnerre

nous avons un poème

à deux balais de caoutchouc

dont le rythme fait

comme une petite chanson heureuse

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